PEXONNE, 27 Aout 1944…

histoire des 112 otages de cette tragique journée

Le KL Natzweiler-Struthof

Written By: Guillaume MAISSE

 

C’est donc ce mercredi 30 août 44 au petit matin, que le destin de ces 79 déportés a été scellé.

A bord de bus ils se rendront à Sarrebourg et prendront le train jusqu’à Schirmeck où descendront Mme ROBERT et ses deux filles. Puis ils arrivent à la gare de Rothau.

"Un été en enfer" de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed. du signe

« Un été en enfer » de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed. du signe

"Un été en enfer" de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed du Signe.

« Un été en enfer » de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed du Signe.

C’est le plus souvent le SS Unterscharfüher HERMANNSTRAUT, surnommé « Fernandel », qui est chargé d’accueillir les nouveaux prisonniers à la gare de Rothau.

  • A peine avons-nous, dès l’arrêt du train, jeté un coup d’oeil pour voir ce qui se passe  que nous sommes happés par un ouragan d’une violence inouïe qui nous entraine au dehors, nous jette les uns contre les autres, nous courbe sous un invisible joug. Des hurlements féroces nous accueillent et les coups pleuvent – coups de crosse, coups de bâton, coups de cravache – tandis que d’énormes chiens policiers s’élancent sur nous tous crocs dehors. Pas même le temps de réfléchir et d’essayer de comprendre. Inconsciemment nous nous agglutinons les uns contre les autres, dans un réflexe d’ultime défense. Malheur à ceux qui sont au bord du cercle! On ne regarde plus, on se fait le plus petit possible, on se sent noyé, perdu au fond d’un océan sans eau. Ca gueule, ça crie, ça aboie, ça geint et ça cogne. L’un a le nez écrasé par un coup de gourdin, l’autre la jambe mordue par un chien. Le sang coule ça et là. La sauvagerie à l’état pur….. (*)

 

"Un été en enfer" de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed. du Signe

« Un été en enfer » de Vincent WAGNER et Roger SEITER Ed. du Signe

Encadrés par les hommes de la 1er compagnie, sous les ordres du SS Obersturmfüher Emil MAIER, les prisonniers traversent Rothau à pied, sans savoir encore ce qui les attend: 

  • « Sortis par un passage à niveau, nous sommes de suite dans le pays et montons par une rue bordée de basses maisons. » (***)
  • « En traversant le bourg, nous apercevons des hommes qui tournent la tête pour ne pas nous voir, et des femmes qui s’essuient les yeux ou se signent sur notre passage « .(*)
  • « Quelques habitants se tiennent devant leur porte et nous font de petits signes amicaux, ce qui est réconfortant. »(***)

En quittant la gare de Rothau, ils croiseront un camion d’un fournisseur de la faïencerie de PEXONNE. Le chauffeur, Monsieur CADIX de Mignièville reconnaîtra Monsieur de VITRY parmi les prisonniers et c’est grâce à lui qu’à PEXONNE certains sauront  ce qu’il est advenu des leurs.

Madame Brulé, postière à Rothau, maintiendra malgré l’interdiction, un volet de la Poste ouvert et assistera impuissante à l’incessant défilé de ces funestes cortèges.

  • « Après avoir parcouru 500 mètres, nous arrivons à la hauteur d’un nouveau contingent de SS, accompagnés de chiens visiblement hostiles à notre égard. Tout change à partir de là, ce n’est plus une marche, mais un pas de gymnastique, qui nous sera imposé sur les huit kilomètres de cette route en lacet menant au Struthof, à 900 mètres d’altitude.

 Très vite, les moins jeunes et ceux sortant d’un long séjour en prison, ne peuvent suivre l’allure. Les chiens interviennent et mordent les retardataires aux mollets, leurs aboiement se confondent avec les cris des SS frappant à coups de gummi ou matraque.

Pour atteindre ce terminus inconnu, il nous faudra grimper, grimper au long de cette route sinueuse et accomplir de terribles efforts, avant d’aboutir haletants et inondés de sueur, bien que le soleil ait disparu, devant un haut portail de bois » (***).

Le frère de Fernand SCHRAEN, se souvient avoir entendu Fernand raconter qu’en traversant la forêt, les plus jeunes d’entres eux ont évoqué l’idée de s’évader à travers bois. Les anciens les en auraient dissuadés, leur assurant du peu de chance de réussite de leur projet, tout en craignant des représailles pour eux-mêmes.

Ils seront donc 79 à franchir la porte du camp de concentration du Struthof, situé sur la commune de  Natzweiler, unique camp de concentration sur le territoire français de niveau II.

Il y a 4 jours, le 27 août,  d’après  le Nummerbücher on dénombrait 5 538 prisonniers et pour 85% d’entre eux, le motif de la détention est de nature politique. Internés en détention préventive (Schutzhaft), les prisonniers n’auront jamais droit à un procès. L’arbitraire règne en maître!

Depuis le 12 mai 1944, le camp est sous l’autorité de Fritz HARTJENSTEIN, secondé pour la partie administrative par Heinrich GANNINGER,  en qualité d’Adjutant.

C’est Magnus WOCHNER, Sturmscharführer, responsable de la politische Abteilung, qui accueille en principe les nouveaux prisonniers,  pour les remettre entre les mains du Schutzhaftlagerführer, Wolfgang SEUSS, celui qui dans la hiérarchie est appelé à être en contact avec les détenus et à s’occuper de leur quotidien, avec Willy BEHNKE, Lagerälteste, à ses côtés.

  • « Un officier, cravache à la main, s’approche désinvolte et nous observe un moment, sans doute pour juger de notre état physique au terme de cette course.

Passant ensuite d’un bout à l’autre de la rangée, il demande à chacun sa profession. Ceci pour nous déclarer: « Vous n’êtes plus rien à présent, vous n’avez plus de nom et vous allez recevoir un numéro matricule, de celui-ci seulement il faudra vous souvenir. Il ajoute que tous les bandits et terroristes de notre espèces, ne méritent pas de vivre et disparaîtront dans le Krematorium ».

Cette diatribe terminée, et incomprise par le plus grand nombre, nous descendons dans le camp ».(***)

  • « Devant nous, un peu à gauche, deux rangées de baraques noires, qui semblent superposées, tant la pente est rude, et sont ceinturées par une double haie, haute de plusieurs mètres, de barbelés si serrés qu’ils font penser à un filet de pêcheurs, voire à une toile d’araignée. Un camp à n’en pas douter… De puissants projecteurs l’éclairent sur toute son étendue, d’une lumière crue et blafarde. Nous y pénétrons et, la pente aidant, avons l’impression d’une descente aux enfers. Malheur à celui qui tombera en route! Nos bourreaux ne lui pardonneront sans doute pas. Ils gueulent et cognent toujours avec le même entrain, la même joie sadique. » (*)
  • « J’éprouverai à ce moment une forte émotion, apercevant quelques humains, en tenue rayée et incroyablement maigres, les yeux immenses dans un regard décharné. Les voir déambuler ainsi est quelque chose de saisissant.(***)               
  • Dernière baraque au bas, à quelques mètres d’un bois de sapins. Mais la toile d’araignée entre lui et nous brise toute idée de fuite dans la nuit complice. Il faut raison garder. Nous voici d’ailleurs dans une salle de douches . « A poil tout le monde! et que ça saute! ». C’est un autre détenu qui vient de nous lancer cet ordre. Il est bien vêtu et bien portant, son visage est sévère mais normal, et il porte des lunettes cerclées d’or. Nous obéissons comme un seul homme, pressés en somme de laver toutes ces insultes, tous ces coups, toute la honte de cette déchéance. Ah! que c’est bon cette eau bienfaisante! …. « Allez ! Ouste ! Plus vite que ça ! Comme l’on oublierait vite ! Mais il faut obéir. Une séance de rasage en règle nous attend. De la tête aux pieds pour ainsi dire. Par des « friseurs », d’autres détenus toujours, dont certains manient le rasoir avec une virtuosité plutôt inquiétante. …. « En ligne ! Et au garde à vous ! Nous obéissons comme des automates à notre mentor de tout à l’heure. Nous sommes devenus, nous allons être des automates. Des guenilles sont jetées devant nous. Un pantalon, un slip, une chemise, une veste, un calot, deux chiffons – un pour chaque pied – et une paire de « claquettes », semelles de bois surmontées de tresses, pour les faire tenir aux pieds. Un ensemble hétéroclite au possible. Des slips et des chemises de femmes parfois bordées de dentelles; des sortes d’anoraks rembourrés ou des vestes de toile, trop vastes ou trop étroits; des pantalons trop longs ou trop courts. Et interdiction absolue de faire des échanges. Nous ressemblons à des épouvantails à moineaux.              On donne ensuite à chacun de nous un triangle d’étoffe rouge, avec un F au milieu, et un petit rectangle blanc d’étoffe également, portant un numéro. Le tout à coudre le lendemain sur nos vestons côté coeur. Les attributs de notre nouvel état, celui de bagnards et d’esclaves. (*)

Georges BELIN portera le matricule 26 819 F et comme ses camarades il sera classé « Polizeihäftling ».

Si l’on en croit la description d’André RAGOT en cette fin d’Août 44, seules les baraques numérotées de 10 à 16 peuvent accueillir les nouveaux arrivants. Si la baraque n°1 est réservée à l’administration, les baraques numérotées de 2 à 8 sont consacrées aux malades, et plus particulièrement les tuberculeux dans la 7, et les prisonniers atteints du typhus dans la baraque  8.

En ce 30 Aout au soir, les 79 déportés de Pexonne, viennent de voir basculer leur vie, leur histoire. A qui pensent-ils ? Comment s’organisent-ils ? Ont-ils pu se regrouper par affinité ? Ou bien sont-ils répartis de manière aléatoire dans les 7 blocks ? Il semble que la procédure de quarantaine ne soit pas active au KL-Na, les hommes sont donc immédiatement intégrés au camp.

  • « Dans les blocs, on couchait sous les lits, dans les couloirs, dans les lavabos. »(*)

Que feront-ils ce jeudi 31 août ?

  •  » Le réveil est à 5 heures. Tout le monde se met en mouvement dans une bousculade générale et des imprécations en diverses langues pour arriver aux lavabos, en fait des vasques autour desquelles nous sommes trop nombreux. Enfin il y a l’eau courante qui nous manquera tant par la suite. On finit par s’en approcher et se laver à la hâte. Nous recevons ensuite une gamelle émaillée rouge, ustensile capital désormais, dans lequel nous sera versé un liquide au goût fade, mais qu’il faut bien avaler.   

  Nous absorberons d’ici peu des brouets plus infect pour tenez de survivre. Dans la nuit, en rangs sur le terre           plein pour l’appel, commence la pénible séance qui se renouvellera tout au long de la déportation, être comptés et   archi-recomptés.

Bien qu’en août, nous sommes saisis par l’air vif, sans doute autour de zéro degré à cette altitude et vite transis, avec les pieds nus dans les claquettes. Pendant cette immobilité forcée, les moindres gestes ou défaillances sont réprimés brutalement, nous réalisons dans quel sombre univers on nous a jetés. A la fin de ce premier sur-place nos commentaires manquent de gaieté, mais les anciens qui nous accueillent cordialement, parlent de choses autrement sinistres dans tous les commandos de travail, à la carrière notamment. Les récits qu’ils en font nous glacent un peu plus.

…. de nouveaux arrivants viennent sans cesse grossir nos rangs… affluent les habitants de Charmes et de Saint-Dié, villes des Vosges incendiées, comme plusieurs villages où la fureur nazie s’est déchainée.

question nourriture, c’est vite expédié: trois pommes de terre à midi, une tranche de pain noir et un dé de margarine le soir. A ce régime l’estomac nous tiraille…. » (***)

Les escadrilles alliées, parties bombarder l’Allemagne, survolent le camp pour la plus grande joies des déportés.

  • «  En cette fin août, la France est heureusement libérée en grande partie, nous le savons par ceux qui arrivent et aussi par les journaux allemands ramassés lors de corvées au dehors. Même si la presse nazie tente de fanfaronner, quelques noms de localités sont mentionnés et situent le front. Chaque soir une analyse de la situation est commentée au plan militaire, par des officiers détenus. L’opinion qui domine est que si la poussée alliée ne faiblit pas, le rhin pourrait être atteint sous quinze jours…(***)

 

  •   » Un regard fugitif sur la vallée nous faisait du bien, car au fond du défilé se détachait le triangle d’un bâtiment bas. C’était une partie d’une propriété isolée ou d’un sanatorium abandonné dont, nous semblait il, on avait depuis longtemps retiré les malades pour leur éviter de perdre leur dernier espoir de vie, à la vue de notre tombeau. Cet élément en territoire libre, c’était la proue d’un bateau blanc, étrange dans un ravin de montagne, symbole à la fois de départ et de voyage. Et soudain, un petit drapeau à croix-rouge sur fond blanc apparut dans le lointain à la proue du vaisseau. Cela signifiait aussi que ces gens là avaient soudain commencé à avoir peur. C’était comme un rayon de lumière qui traversait la conscience obscure d’un corps inconscient mais en train de se réveiller. Ils craignent les alliés qui s’approchent de Belfort. »  Boris PAHOR Pèlerin parmi les ombres.

 

  • « Au mois d’août 1944 le camp a été déclaré zone de guerre. Nous avions espoir d’être libérés avant la fin de l’année. On parlait d’évacuation du camp, puis on disait de nouveau qu’elle n’aurait pas lieu. Cependant ce qui nous frappait, c’était de voir arriver en hâte des convois de détenus des prisons d’Epinal, de Nancy, de Belfort, de Rennes même. Les derniers arrivants nous mettaient au courant de la situation militaire. Les S.S. étaient nerveux, de mauvaise humeur. Le camp se surpeuplait, où mettre tous ces détenus ? Le camp était organisé pour 4 000 prisonniers, nous étions fin août 7 000. On couchait à trois par lit, à la cuisine il fallait faire des services de distribution de soupe. Les non-travailleurs touchaient leur soupe avec leur 16 heures. La vie n’était plus possible. On manquait de linge, d’habits. Les poux apparurent. » Aimé Spitz

 

Leur deuxième nuit sera terrible. C’est en effet dans la nuit du 31 août au 1 septembre 44 que seront assassinés les 107 membres du réseau Alliance, ainsi que 33 membres du Groupe Mobile Alsace-Vosges. Amenés par camion depuis le camp de Schirmeck, par groupe de 12, ils seront 140 à mourir ici:

  • « à 8 heures du soir, assis près de la fenêtre… d’où je pouvais plonger mes regards jusqu’en bas du camp, je vois le commandant, qui accompagne, du Bunker au crématoire, une femme aux cheveux gris habillée en « zébra ». Bientôt, le four chauffé à blanc, crache ses flammes. Toutes les dix minutes, une femme suivit le même chemin, les premières, escortées et cachées de chaqye côté par un SS, les suivantes visiblement évanouies et portées. Il y en avait des jeunes, des vieilles, des brunes et des blondes… » (**)

Ces résistants seront ou pendus, ou tués d’une balle dans la nuque, puis arrosés d’huile de moteur avant d’être brulés, et les déportés ont interdiction de sortir, de regarder par les fenêtres spécialement calfeutrées. Mais les survivants n’ont pas oublié l’odeur, l’odeur de chair grillée, qui envahit tout le camp.

C’est le 1er septembre, qu’HARTJENSTEIN reçoit un appel téléphonique de l’Amstgruppe D d’Oranienbourg, lui intimant l’ordre d’évacuer le camp vers Dachau. L’avancée des troupes alliées, et le projet des Résistants de libérer les camps du Struthof et de Schirmeck, expliquent en partie cette décision.

Le 2 septembre, la direction de la Reichbahn de Karlsruhe met à la disposition du commandant du camp, six trains.

Cette évacuation concernera 5 518 prisonniers sur 2 jours: les 2 et 4 septembre 44. Les autres prisonniers, au nombre de 401, seront évacués le 19 septembre.  Le premier convoi est prévu donc prévu ce 2 septembre à  18 heures. L’organisation en est confiée à SEDLMAYER, Unterscharführer, sachant que chaque train devra transporter 1000 hommes, voire 1 100 ou 1 200 selon leur état de santé. La durée du voyage est estimée à trois jours. D’après Robert STEEGMANN, cette évacuation, dans l’esprit de ses organisateur n’est que temporaire. Elle vise à mettre les prisonniers, force économique au service du Reich, en lieu sûr.

HARTJENSTEIN ordonne  l’évacuation des environs de la gare de Rothau. Il donne également des consignes afin de prévenir toute agression de la part de la population. Ses hommes, armés d’un fusil, ou d’un pistolet, auront mission de veiller à ce que personne, parmi la population civile, ne puisse observer ce qui se passe.

  • « Nous sommes le samedi 2 septembre, et ce matin les kommandos ne sont pas sortis au travail. Depuis plusieurs jours, le bruit court que les SS craignent une attaque des maquis de la région. Mais tout cela n’empêche pas les appels et le reste… » Jean VILLERET  matricule 1941

Les prisonniers sont alors consignés dans leurs blocks et il leur est interdit d’en sortir. Les fenêtres sont calfeutrées; l’angoisse gagne les détenus, qui craignent pour leur vie.

Finalement c’est l’appel, les hommes du premier convoi (2 406), issus des block 12 et 5,  sont comptés et recomptés, puis descendent sur Rothau:

  • au cours de l’après midi, l’ordre suivant est donné : « Les blocks 12 et 5 en rangs ». Ces deux baraques comptent au total 2 500 prisonniers qui se rendent sur la place d’appel. Selon l’habitude, les SS hurlent et crient « En rangs. En rangs par cinq. Mille tonnerres ». Les détenus sont bien alignés, cinq par cinq, après quoi vient le dénombrement […].Le portail est ensuite ouvert et l’ordre du départ donné: « Abmarschieren ».

    L’évacuation de Natzweiler-Struthof a commencé.

    Un groupe de SS, dont cinq tiennent un berger allemand en laisse, prennent la tête de la colonne des détenus, flanquée de soldats de chaque côté. Un véritable fleuve humain semble alors franchir le portail qui se referme une fois le dernier prisonnier sorti. Un dernier groupe de soldats accompagnés de chien, ferme les rangs. Tous les SS sont fortement armés.

    La marche est à ce point désordonnée que la colonne forme un curieux spectacle. La gare de Rothau, qui est distante d’une dizaine de kilomètres et constitue la dernière étape, représente un long chemin pour des hommes affaiblis. Fort heureusement la route descend.

    La plupart des prisonniers sont en piètre état. Amaigris, affamés, un certain nombre restent capables de suivre le rythme de la marche, mais d’autres non, et ce pour diverses raisons. Car, si quelques uns possèdent d’assez bonnes chaussures, d’autres ne portent pas même les sandales de bois. De plus, certains souffrent de phlegmons, tandis que d’autres ont les jambes ou les pieds fortement enflés. Quoiqu’il en soit la consigne est claire : quiconque ne parvient pas à suivre la colonne sera impitoyablement abattu d’une balle dans la nuque.

    […]Au bout d’un certain temps, un ordre retentit : « Ins Lager zurück », retour au camp. […].

    Personne ne comprend la raison de ce retour. Le portail du camp apparaît enfin et les prisonniers le franchissent pour aller s’aligner sur la place d’appel.

    Cette fausse sortie nous laisse espérer que le départ ne pourra finalement pas avoir lieu,

    Dans la soirée , les détenus apprennent le fin mot de l’histoire. […]. Les SS avaient bien fait venir le nombre de wagons nécessaires pour transporter les prisonniers, mais la locomotive manquait. Non qu’ils l’aient oubliée, mais un de ces maudits avions alliés l’avait mise hors d’état et aucune autre n’avait pu être trouvée. […].
    Le lendemain matin, cependant tout recommence. Les hommes se rendent sur la place d’appel et sont à nouveau dénombrés. […] La colonne se met une nouvelle fois en route et descend jusqu’à la gare de Rothau.
    Un grand nombre de prisonniers ont besoin d’aide et la dernière partie du trajet est difficile. Visiblement pourtant , quelque chose a aussi changé chez les SS qui se montrent moins inhumains. […].
    Le plus étonnant est que les détenus en tête de colonne finissent par engager la conversation avec les soldats SS qui les précèdent. Ils apprennent ainsi quelle est leur destination, à savoir Dachau et avant même l’arrivée à la gare, la nouvelle s’est répandue. […].
    Lorsque la colonne arrive à Rothau, un train composé de vingt cinq wagons de marchandises attend le long du quai. En tête la locomotive fume, prête au départ.
    Les SS retrouvent alors leur arrogance et c’est sans ménagement, dans les cris et les hurlements coutumiers, qu’ils font monter les hommes : « Los, los, los, los. Einsteingen, einsteingen » – Allez, allez, montez. Plus vite![…]. Entasser 70 hommes dans un wagon prévu pour 8 chevaux ou 40 hommes » ne laisse guère d’espace, d’autant plus qu’il faut également réserver de la place à deux soldats avec leurs armes et leur paquetage. […]. (Christian OTTOSEN Nuit et Brouillard)

    Il fait petit jour quand le train démarre, nous roulons à faible allure pendant une petite heure et brusquement faisons halte. L’arrêt se prolongeant, nous entendons les Fritz discuter en marchant le long de la voie. Ce serait une coupure à l’entrée de Strasbourg qui nous bloquerait là, peut-être à la suite d’un bombardement, certains croient à un sabotage; toujours les folles espérances! Quant à nos deux troupiers, ils semblent être mal à l’aise ainsi entourés et nous observent, l’arme à la main. Nous pourrions aisément les submerger, mais que faire ensuite face au puissant groupe d’escorte? De toute façon, les hésitations l’emportent, car nous considérons, à tort, l’Allemagne comme vaincue et la guerre tout prêt de s’achever. (Eugène MARLOT, Sac d’os, matricule 6149)

Et puis le train repart, passe sur de nombreux aiguillages, avant qu’un bruit métallique ne résonne sous les roues, sans doute traversons-nous le pont de Kehl pour entrer véritablement en territoire allemand. Le Rhin étant franchi, chacun peut mesurer davantage l’éloignement de la patrie et des siens.

Premier arrêt: Karlsruhe, une grande gare passablement démolie et là, les deux Fritz s’en vont, ce qui améliore un peu notre situation, de même que la porte ouverte un moment, nous permet de mieux respirer. Par contre nous voyons sur le quai des femmes avec le brassard de la Croix Rouge, qui promènent des récipients de liquide, mais servent les seuls militaires. Comme elles nous ignorent, nous braillons très fort, hélas en pure perte et les portes sont refermées violemment. Le train repart, puis c’est une succession d’arrêts et chaque fois qu’il se remet en marche, les secousses nous font chuter les uns sur les autres, certains en profitent pour gagner de l’espace et provoquent des disputes. Dans notre groupe, nous nous entendons assez bien pour tenir un carré, où chacun a sa petite surface, mi-assis, mi-appuyé sur un coude, assez instable toutefois pour sommeiller la nuit venue. (*** Serge LAMPIN)

 

  • «  Le voyage durera deux jours et deux nuits, en wagons à bestiaux. Avec aussi chacun une boule de pain et une boîte de boudin de 500 grammes…. Le Rhin traversé, nous filons droit sur le Nord, mais nous nous arrêtons bientôt en pleine campagne, à quelques kilomètres de Rastadt car l’aviation alliée bombarde la région et la gare de la ville est en l’air.Les avions piquent au dessus de nous, nos gardiens SS se cachent sous les wagons. Nous les regardons avec condescendance: nous faisons déjà figure de vainqueurs. » (**)
  • Le lendemain matin, stationnant en rase campagne, nous pourrons descendre du wagon et satisfaire des besoins aussi naturels qu’urgents.Nous repartons sans tarder, et suite à d’innombrables manoeuvres, le terminus se présentera dans l’après-midi du 4 septembre 1944. (*** Serge LAMPIN)

Le convoi restera immobilisé encore une heure, avant que les détenus ne découvrent le camp de DACHAU.

Pour en savoir plus:   www.struthof.fr 

(*): Eugène MARLOT, Sac d’os, matricule 6149 au camp de Natzweiler-Struthof
      (**): André RAGOT, NN, matricule 6163 au camp de Natzweiler-Struthof
(***): Serge LAMPIN, matricule 23 764 au camp de Natzweiler-Struthof, arrivé le 24/08/1944

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